
Le livre testament de Lasch, terminé quelques jours avant d’être emporté par une leucémie foudroyante, n’est cependant pas d’abord une réponse à Ortega y Gasset, qui viendrait d’ailleurs bien tard (l’un a été publié en 1929 et l’autre en 1994 ), mais finalement une reprise à frais nouveaux du même désir de comprendre la réalité de l’époque présente. La conclusion que dégage Christopher Lasch n’en est pas moins différente et même opposée à celle d’Ortega y Gasset. Le danger ne vient pas des masses. Le danger est aujourd’hui incarné par ceux qui tiennent les rênes des pouvoirs. Les élites trahissent non seulement la démocratie, mais ils trahissent la société. (…)
Dans les dîners en ville, sur les plateaux de télévision, dans les cercles d’économistes, dans les rédactions des journaux, ces « bien-pensants », fustigés naguère par Bernanos, se référent en permanence et peut-être plus que d’autres, à la démocratie, à ses valeurs, au progrès et à ses capacités d’émancipation. En France, nous dirions que ces « libéraux-libertaires » (gagner plus, pour jouir toujours plus), hydre née de l’accouplement* de la défense du libéralisme économique et du nihilisme soixante-huitard, qui a engendré à son tour le « Bo-bo » des mégapoles, incarnent à merveille ce dévoiement des élites. Ils ont le pouvoir (politique, médiatique, culturel, économique) et ils le détournent en permanence à leur profit.
Seulement ce détournement s’opère de manière adroite, sans la lourdeur de l’abus de pouvoir de grand papa. Pas de bottes de cuir ni d’imperméable noir. Pas de chapeau mou, ni de valises à fond secret. Non ! Ils cultivent plus simplement, mais en permanence, la différence et l’émancipation. Ils élèvent un hymne à la pluralité. Ce faisant, ils imposent à la société la Règle de la non-règle et laissent croire qu’ils sont en révolte permanente contre cette même société. Ils ont élevé la révolte permanente au rang d’un conservatisme qui n’a jamais été aussi lourd et pesant.
Comme l’écrit Jean-Claude Michéa dans « Lasch, mode d’emploi » qui sert d’introduction à cette édition, ces élites « vivent leur enfermement dans le monde humainement rétréci de l’Economie comme une noble aventure, “cosmopolite“, alors que chaque jour devient plus manifeste leur incapacité dramatique à comprendre ceux qui ne leur ressemblent pas : en premier lieu, les gens ordinaires de leur propre pays ». D’ailleurs, ils n’ont pas de pays.
Lasch leur oppose le « populisme » au sens américain du terme. C’est-à-dire de la résistance que peut offrir les vertus encore présentes dans un peuple. Enracinement et bon sens, en somme. Un duo qui peut encore servir. Même en France.
source : Caelum e terra
* Précisons que dans la tradition idéologique et philosophie libérale (du classique Frédéric Bastiat à l’anarcho-capitaliste David Friedman), l’idée que la liberté doit être l’alpha et l’omega des rapports sociaux dans tous les domaines (économique, culturel, social, sociétal, …) est une évidence. Un “vrai” libéral l’est de manière complète : au nom d’un droit de propriété sacralisé et d’une conception bien naïve de l’individu (forcément rationnel et autonome dans l’expression de sa volonté), il est partisan du libre-échange sur le marché comme dans l’intimité du lit. Par conséquent, parler “d’accouplement” et de “libéraux libertaires” comme s’il y avait là quelquechose de chimérique n’a pas de sens. Il n’y a pas “d’ultra-libéraux” ou de “néo-libéraux”. Il n’y a que des “libéraux” , stricto sensus. Auxquels on reconnaitra au moins le mérite de la cohérence : liberté partout, liberté en tout, liberté pour tous. Cette confusion classique (magistralement démontée par Jean-Claude Michéa dans l’indispensable L’Empire du Moindre Mal et sa version abrégée, La double pensée, qui insiste sur l’unité du libéralisme) a été répandue par l’idée fausse selon laquelle la défense des libertés sociétales serait une cause de “gauche” et celle des libertés économiques, de “droite”. Car dans l’inconscient collectif, la “liberté sociétale” (fumer des joints, échanger sa femme avec celle du voisin, …) appartient par nature à celui qui ne travaille pas, au fainéant de “gauche”. Et c’est justement parce que celui-ci n’est pas “libre” économiquement (car il est assisté - par l’Etat ou ses parents) qu’il peut se permettre de l’être sociétalement, tant sa vie est ennuyeuse. Quant à l’homme de droite, qui est “libre” de travailler les trois quarts de son temps (car il ne doit ses revenus qu’à ses efforts, on devrait donc plutôt dire qu’il est “responsable” et non pas “libre”), il n’aurait guère le temps de s’adonner à l’avachissement quotidien pratiqué par le fainéant de “gauche”.
Cette impression populaire est renforcée par la politique de dirigeants occidentaux économiquement “libéraux” (Thatcher, Reagan, etc.) mais sociétalement “conservateurs”. Un homme politique “de droite”, donc élu par des gens censés être attachés à des valeurs morales, ne peut trahir ses électeurs de manière trop flagrante (ce qui ne l’empêche pas de faire passer des réformes sociétales aussi libérales que possible, voir l’exemple de l’avortement, légalisé par la droite au pouvoir en France dans les années 70). La séparation libéralisme économique/libéralisme politique n’est donc qu’une vue de l’esprit résultant de certains stéréotypes populaires bien ancrés. Car, fondamentalement, Mc Donald et MTV ont besoin que les peuples du monde soient moralement décadents pour exercer leur tyrannie sur les esprits en toute quiétude. Un peuple profondément pieux, austère, traditionaliste, ascétique et économe ne représente pas un vivier de consommateurs très attractif… Le libéralisme politique est la condition sine qua non du développement du libéralisme économique.
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