La première des vertus

Même à la fin de la République, l’idéal du citoyen survit, non l’idéal grec de l’exploit individuel, comme l’accomplit Achille, mais celui du service commun. (…) Le citoyen romain apprend de son père que son devoir consiste à sauver la patrie. (…) Un père se doit d’abord de transmettre à son fils les valeurs essentielles qui caractérisent l’identité romaine (…) en outre, de tenir compte de l’intérêt de la patrie en premier lieu, ensuite de ses parents, enfin, et en dernier, du sien propre [Lucilius, vers 1145-1151 et 1199].
Jean-Noël Robert, Rome, la gloire et la liberté – Aux sources de l’identité européenne (2008)




























Manger de la bouillabaisse nous rendra-t-il plus Marseillais ou le syndrome de l’Identité-kit
Ma crêpe au sucre fait-elle de moi une bretonne ? Parler la langue occitane me rapproche-t-il de lointains Romans ? En un mot comme en dix, user de concepts identito-préfabriqués me forge-t-il ma personnalité, mon existence, mon identité ?
Epouser la culture de ma ville, de ma région me permettrait donc d’appartenir à un « clan » afin de repousser les immigrés, par la force de ma culture, par la solidarité qui s’installerait au sein de mon groupe, et dixit ce bon Bébert de Clairvaux, on combattrait de par non corps et nos âmes. Amen.
Hé, c’est pas si simple l’ami. Pour « scintiller de milles feux », il faut d’abord nous interroger d’où l’on vient. Et c’est là que le bât blesse, qu’il saigne je dirai même. Car selon le postulat identitaire, l’identité née de la situation strictement géographique : je suis né à Paris donc je suis Parisien sur mon acte de naissance et forcément dans mon cœur (donc abonné au Cabaret, je zyeute le Moulin Rouge de temps en temps, je ne jure que par La Tour Eiff’, j’admire les routes tracés par ce cher Haussmann mais merde, l’arrivée du Vélib ‘, grosse machine de consommation de Papa Decaux enlaidit mon Panam d’antan…). Jusqu’ici, tout va bien. Mais quid de mon identité, si pas de chance, mes parents déménagent quand j’ai cinq ans vers la Bretagne, puis quelques années plus tard dans le Périgord : à quoi je me raccroche ? J’ai beau manger des crêpes sauce cèpe et foie gras, j’ai du mal à piger.
Bien. Trêve de complaisance, disons-le franchement : l’identité se forge par un sentiment d’appartenance, plus tard un sentiment national, dominé par l’héritage d’un patrimoine. Mais ce terme « patrimoine » prête, chez les identitaires, vraisemblablement à confusion. Et l’on fait l’amalgame dangereux entre histoire personnelle et nationale, entre héritage personnel et héritage public.
En premier lieu, notre identité, c’est d’abord voire surtout l’histoire de notre famille, l’histoire de nos parents, puis l’histoire qu’on se forge, les expériences que l’on vit, les personnes que l’on rencontre, les épreuves que l’on traverse. On ne subit pas une identité, on la dessine. Il n’y a aucun déterminisme ni fatalisme dans l’identité, elle est mouvante, et notre devoir consiste à construire ces individus que nous sommes. Celui qui homme est devenu femme, celui qui proxénète est devenu prêtre, celui qui golden-boy à New-York est humoriste en France, celui-ci n’a pas subi de déterminisme dépravant.
En deuxième lieu, concédons-le, notre identité attrait à ce patrimoine national, voire régional dans lequel on évolue, et qui correspond nécessairement à un lieu, donc à une géographie, donc à une histoire. Toutefois, cette identité-là n’est pas la plus essentielle, et c’est pourtant elle que les identitaires mettent en avant. Imposer comme mission essentielle de partir à la redécouverte de son identité gastronomique, culturelle, artistique, architecturale, et linguistique, c’est donner une identité en kit, c’est se matraquer une vie, un destin, une fonction lorsqu’on est en mal de repères. Certes, on est heureux en sachant qui on est, d’où on vient, mais pourquoi ce diktat d’épouser absolument les vestiges d’un passé qu’on est forcément censé porter en nous ?
Alors ainsi, en bouffant de l’identité-kit, on trouvera notre bienheureuse place dans la société, on fera partie d’un groupe ? Paradoxe intéressant. Les identitaires n’ont jamais eu autant besoin d’être groupés : allons donc il faut savoir, développer son moi ou développer son nous ? Développer son moi pour développer son nous ou l’inverse ? On s’y perd ? Normal, on trouve ici les limites de cette pensée binaire.
De toute façon, l’on sait très bien que toute cette diatribe sur l’identité ne sert à rien. Car la vraie raison de ce matraquage de l’identité- bouillabaisse, c’est provoquer un sentiment d’appartenance préfabriqué, c’est insinuer dans l’esprit de l’idiot de la ville une grossière démarcation entre nous (les bouffeurs de bouillabaisse) et eux (les inmangeurs de porc).
Respecter l’identité d’autrui, dans un sens comme dans l’autre ? On valide. User d’artifices éculés et grossiers pour se sentir Marseillais et éloigner tout ce qui ne sent pas la rouille et le poisson de roche ? Invalidé, game over*.
*mondialisation oblige, je parle english.
Ok, bel enculage de mouches (prétentieux qui plus est).
Relisez-nous imbécile. Vous verrez que nous sommes d’accord.
Merci pour cette belle et intéressante contribution.
Je crois effectivement que seul un imbécile peut vous relire.